Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 271 – Victor Hugo n’avait pas prévu l’alibi permanent
Hugo a passé une bonne partie de son œuvre à dénoncer les causes : la misère, l’exploitation, l’injustice sociale, la répression, la peine de mort, l’arbitraire du pouvoir. Il n’était pas exactement connu pour ménager les gouvernants.
Mais il n’en déduisait pas que la conséquence devenait innocente parce que la cause était coupable.
Dans Les Misérables, il écrit : « L’émeute est le désespoir du droit qui se trompe. » Une phrase magnifique, évidemment — et redoutablement mal utilisée par tous ceux qui veulent y lire un permis de tout casser dès que la colère est sincère. Hugo ne dit pas que le désespoir rend juste ; il dit qu’il explique. Ce n’est pas du tout la même chose.
Dans Claude Gueux, il fait quelque chose de plus subtil que le sempiternel « entre la cause et la conséquence, mon choix est fait ». Il montre comment la société fabrique les conditions qui conduisent un homme au crime. Il accuse violemment cette société. Puis il refuse de faire disparaître l’acte commis, et refuse de transformer Claude Gueux en simple objet dépourvu de volonté.
Et dans Le Dernier Jour d’un condamné, même logique : combattre la peine de mort ne consiste pas à prétendre que le condamné n’est responsable de rien. Hugo attaque le droit que s’arroge la société de tuer un homme en réponse à son crime. Il ne demande pas d’effacer le crime ; il demande de ne pas répondre au crime par un autre meurtre, celui-là administratif, solennel et parfaitement légal.
C’est même une obsession assez constante chez lui : regarder les causes sociales sans supprimer la conscience morale de l’individu. Une idée démodée, paraît-il. Aujourd’hui, il faut choisir son camp avant même d’avoir regardé les faits : ou bien la société est coupable et l’individu n’est qu’un domino poussé par le destin, ou bien l’individu est un monstre et la société n’a rien à se reprocher. Les deux positions ont l’avantage de dispenser de penser.
Alors, « entre la cause et la conséquence, mon choix est fait » est beaucoup moins hugolien qu’on ne semble le croire. Hugo avait cette fâcheuse habitude de regarder les deux. Il avait même l’impolitesse de distinguer l’explication de l’excuse, la compréhension de l’absolution, et la colère de la bêtise.
C’est peut-être pour cela qu’on parlait de l’œuvre complète. Il est difficile de résumer Victor Hugo à « cause coupable, conséquence innocente ». Il a écrit beaucoup trop de pages pour ça. Mais les citations courtes sont si pratiques : elles permettent de citer un géant tout en pensant comme une pancarte.